Le bourdon le plus remarquable de Toulouse fut sans conteste celui de la cathédrale, qui touchait (dans les deux sens du terme) le plus grand nombre : la Cardailhac, du nom de l'archevêque, son premier commanditaire en 1387, avait atteint douze ou treize tonnes en 1531. Pourquoi la plus grosse cloche du monde occidental à Toulouse ? Il semble que l'archevêque possédait le titre de Patriarche de Jérusalem, vraisemblablement hérité du temps où Raymond IV avait accepté de conduire la première croisade.
Immanquablement, ce suprême symbole de la chrétienté fut une cible de choix pour les révolutionnaires. Partis à son assaut en 1794 dans le clocher, ils cassent le mur opposé au bourdon et donnant sur le parvis (I'ouverture n'a été définitivement colmatée qu'au début des années 2000, plus de deux siècles après) pour l'y projeter, en ayant pris soin de disposer des couches de paille pour amortir sa chute. Malgré cela, elle s'enfonce profondément dans le sol et se brise dans un râle d'airain émouvant jusqu'au plus jacobin des révolutionnaires... L'histoire ne dit pas s'il y eut des conversions ce jour-là, mais précise que « des morceaux on fabriqua des sous ». Les révolutionnaires toulousains auraient pu faire du bourdon majestueux des canons, ils ne se sont pas montrés tout à fait ingrats !
Il faut alors un nouveau bourdon à la cathédrale : ce sera celui du couvent des Cordeliers. Mais la Cordelière n'est pas adaptée à un usage si solennel et elle se brise lors de l'enterrement du cardinal d'Astros en 1851. Mais qu'importe ! la ferveur populaire s'était déjà reportée sur le bourdon rival de la Cardailhac, que les révolutionnaires eux-mêmes avaient désigné comme seule cloche municipale devant subsister : l'Augustine, au clocher du couvent des Grands-Augustins devenu beffroi et symbole parfait de I'Eglise déchue puisque détruit en grande partie par la foudre (le « feu du ciel ») le 14 septembre 1550.
Fondue peu après ce désastre avec les restes des cloches brisées et financée par une assez grande quantité d'or et d'argent, pesant 2914 livres (contre « cent cinq quintals » pour la Cardailhac), sa puissance et sa beauté sonore l'ont rendue célèbre trois siècles durant dans tout le pays (toulousain). A la Révolution, en 1794 (an II), on décide qu'elle doit seule subsister pour sonner le tocsin — ce qu'elle fera jusqu'en 1852. On l'entend encore en 1865 lors des « brillantes fêtes de charité » et en 1867 lors des solennités de la canonisation de sainte Germaine, pour la plus grande joie des « Toulousains et habitants des campagnes environnantes ».
En remplacement de la Cordelière brisée donc en 1851, Mgr Desprez ordonne son transfert à la cathédrale peu avant la Toussaint 1874. L'Augustine a dû souffrir du voyage puisqu'on « n'a plus reconnu sa magnifique voix d'autrefois ». Elle est donc refondue en 1876, portée à 3,9 tonnes et baptisée Etienne-Florian, des noms du saint patron et du 11 généreux donateur, le futur cardinal Julien Florian Félix Desprez. Le bourdon devient la2 et masculin, signe des temps ! L'Augustine n'existe donc plus, mais elle a tant marqué les mémoires qu'on la retrouve très longtemps dans les articles de journaux... Une preuve supplémentaire de la méconnaissance de ce patrimoine !
Une autre grosse cloche ancienne a rejoint le clocher de la cathédrale, fuyant la tourmente révolutionnaire et la fermeture des couvents : la Carmélite (« Flos Carmeli »), du couvent des Grands-Carmes démoli en 1809, fondue par P. Jolly en 1764.
« L'lnsigne Basilique Saint-Sernin » possède une grosse cloche impressionnante : la Sarnine, refondue par P. Quenêtre et Chaloi en 1675 sous Clément X et Louis XIV, est équipée pour tourner son ré3 avec autant de bois que de bronze, nécessitant la force de plusieurs hommes... (description détaillée)
Avant la Révolution existait un carillon de neuf cloches fondu en 1768 par le maître fondeur toulousain Vignes, qui avait coûté exactement
12.465 louis 2 sols et 6 deniers (fonte et installation).
L'architecte Cammas fit percer le plafond du corps de garde et de la salle des Illustres pour passer les neuf cloches, qu'il a sans doute préalablement accordées, comme il avait accordé les 15 cloches du carillon de la Daurade entre 1752 et 1754. L'usage de garnir ainsi le Capitole fait référence à l'empereur Auguste, qui selon Suétone cité par M. d'Ortigue en 1837, fit mettre des sonnettes autour de la couverture du temple de Jupiter Capitolin.
Sa plus grosse cloche était dédiée à Minerve, divinité tutélaire de la ville et des philosophes qu'elle abrite. Elle pesait 1850 livres et Pierre Barthès en avait composé l'inscription, comme il l'avait fait deux ans auparavant pour la cloche du Palais de Justice :
Gaude tolosa tuo tempus jam parcit
honori
deffendit proprios docta minerva
lares
La grosse cloche actuelle, issue de ce carillon, est la cloche des Capitouls, les nobles Jean-Joseph Gouazé, chef de consistoire en 1768, Dominique Dupuy, avocat, Jean-Louis Franc, avocat, Jean-Pierre Gounon, écuyer, Jean-Baptiste Jouve, avocat, Guillaume Perier, avocat, Jean Lassabathié, avocat, Jacques Boyer du Suquet, avocat.
Aujourd'hui, l'horloge derrière le frontispice sonne l'étrange triton (quinte augmentée descendante mi-si bémol) aux quarts d'heure, sur deux cloches hétérogènes de Vignes (1768) et Louison (1838). Il n'y a jamais eu de cloche dans le campanile en ardoise du « donjon du Capitole » (Tour des Archives).
La grosse cloche a survécu à l'effondrement de 1926, alors qu'elle fêtait son centième anniversaire. Fondue par Viguier, d'un poids de 2500 k, d'un diamètre de 1480 mm et sonnant do#3, elle porte les inscriptions suivantes :
A LA GLOIRE DE DIEU. L'AN DE J.-C. 1826, CURÉ JEAN-MAURICE MATHIEU, MARIE DE LA DALBADE A ÉTÉ BÉNITE PAR ANNE-ANTOINE-JULES DE CLERMONT-TONNERRE, CARDINAL, ARCHEVÊQUE DE TOULOUSE. PARRAIN ISIDORE BARON DE MONTBEL, MAIRE DE TOULOUSE. MARRAINE ANGÉLIQUE D'HAUTPOUL, COMTESSE DE PALARIN.
Malheureusement, une autre cloche a été endommagée mais, une fois jetée à bas, ce fut au moins l'occasion de la redécouvrir. Fondue par Berta et Lecourt en l'An XIV, parrainée par Simon Dartigue, négociant, et Elisabeth Besson Plohais en 1807, elle portait cette inscription surprenante :
LA VERTU TIENT LE MILIEU ENTRE DEUX VICES
Il ne s'agit pas de la grosse cloche, mais il convient de noter la mystérieuse Merlussaïre, celle que l'on sonnaît lorsque l'on faisait Carême au merlan dans le quartier...
La grosse cloche est appeIée la Laveuse, car elle fut offerte en 1912 par Marie Selves (veuve Montauriol), magnat de l'industrie du lavoir sur la Garonne, et fondue par les frères Vinel.
Quand le nouveau séminaire du Christ-Roi prend le relais de celui de l'Esquile, trois cloches sont fondues par Granier en 1966 et portent chacune une mention éloquente.
La cloche de la Charité, nommée Marie en souvenir de Marie Pugens, généreuse bienfaitrice, sonne sol3 et mentionne :
AU CHRIST-ROI, SAUVEUR DU MONDE
AVEC MARIE, REINE DE L'UNIVERS
JE CHANTE DE SON HUMBLE SERVANTE
LA RECONNAISSANCE ETERNELLE
La cloche des Anciens est l'ancienne cloche du séminaire de l'Esquile refondue. Nommée Joseph en l'honneur de Mgr Chansou, elle sonne la3 et mentionne :
SQVILLANA QVOS ET ALTERA, RECENSVE QVOS ALVIT DOMVS, DEI SACERDOTVM MEMOR ET MILITVM CHRISTI, SVOS AMANTIS, INVICTAM CANO FIDEM, SPEIQVE PIGNORA, QVAE DIVA SIGNAVIT MANVS, HVC REGIS AD MONTEM VOCO |
Anciens de l'Esquile et de la Succursale Et des autres maisons plus récentes, Pontifes et Prêtres de Dieu, Soldats du Christ Qui aime les siens, de tous je garde mémoire Quand je chante l'invincible Foi Et que j'appelle ces Enfants de l'Espérance, Marqués de la Main Divine, A gravir la Montagne du (Christ) Roi. |
La dernière cloche s'appelle Gabriel en souvenir de Mgr Garonne et en l'honneur du Père Sapène, curé de la paroisse. Elle sonne do4, le ton de la bienheureuse Eternité selon Gounod, et mentionne :
JE SUIS LA VOIX DE LA RECONNAISSANCE
VERS TOI, PONTIFE ETERNEL
MONTE ET VIBRE MON APPEL :
A TOUS LES BIENFAITEURS DU SEMINAIRE ACCORDE
CETTE GRACE, EN MISERICORDE,
DE T'AIMER SANS VOIR ENCOR TA BEAUTE
POUR TE VOIR ET T'AIMER DURANT L'ETERNITE
Pas de grosse cloche à proprement parler non plus, ni même de sonnerie de cloches, mais ce clocher renferme aujourd'hui trois cloches, déposées, amenées patiemment par M. Prin, ancien conservateur. Construit en 1298, abritant depuis la cloche de l'Université (refondue en 1551 puis à la fin du XVIIe), attaqué en 1562, ce clocher fut vidé de ses cloches à la Révolution, lors de la désaffection de l'édifice. Réaffectée en 1873, l'église fonctionne sans cloche encore aujourd'hui. Pourtant, en marge de la réhabilitation du cloître, M. Prin envisage de rhabiller aussi le clocher entre 1960 et 1991.
La plus grosse cloche Jeanne-Marie semble être un sol4, fondu par Louison en 1869 pour le monastère Notre-Dame de charité du refuge (œuvre de saint Jean Eudes), d'abord installé rue Matabiau puis rue des Récollets en 1871 (aujourd'hui rue Achille-Viadieu). La cloche rejoint les Jacobins lors de la vente et la démolition du dernier monastère :
☞ LAUDETUR JESUS CHRISTUS ANNO J-C 1869
Cette cloche a été bénite le 23 octobre 1869 par Monsieur Raymond Malet curé du Taur.
†. Jean Jausas et Pétronille Béteille voeuve (sic) ont été parrain et maraine (sic) et lui ont donné le nom de Jeanne-Marie.
Sœur Marie de Saint Paul de Firmy supérieure de la communauté du monastère de Notre Dame de Charité.
La deuxième cloche est un sol#4, fondu vraisemblablement par Poncet en 1598 pour la chapelle du Collège des Jésuites (aujourd'hui établissement Fermat), installé sur un campanile aujourd'hui disparu.
Avant son transfert en 1948, elle était déposée sur la terrasse de l'hôtel de Bernuy :
+w IHS EXVLTABO IN DEO IESV MEO ZI IEN 1598
(ZI IEN pour 21 juin, date des cérémonies à Notre-Dame de Paris pour célébrer la paix avec l'Espagne)
La dernière cloche Bruno semble être un sib4, fondu par Viguier en 1827 pour le monastère de la Visitation, rue de la Dalbade, fermé en 1991.
+ A LA GLOIRE DE DIEU L AN DE J—C 1827
(gravé) BAPTIZATA A . DD STEPHANO ... MARIE BRUNO D'ARBOU OLIM EPISCOPO VIRDUNIENSI ET PATRONO.
Faussures : VIGUIER A TOULOUSE.
Le parrain en est Marie-Bruno d'Arbou, ancien Vicaire général de Toulouse (jusqu'en 1823), alors Evêque de Verdun (de 1823 à 1830).
Nous avons connaissance d'une ancienne grosse cloche, fondue par NIcolas Poncet dit Mirepoix en 1584. Elle « pesoit 200 quintaux et n'avoit que dix pouces de diamètre de moins que Cardaillac ».
JUSTITIÆ SONUS HIC SACER EST PROCUL
ESTE PROFANI
CONFLATUM FUI A NICOLAO PONCETO DICTO
MIREPOIX ANNO DOMINI 1584.
En 1766, elle est refondue et remplacée par une cloche fondue en deux fois par Jean-Baptiste Chrestiennot, fondeur de cloches de Chaumont en Lorraine, qui vient de fondre toutes les cloches de la Daurade. Pierre Barthès, à la demande du Sr Pages, procureur en la Cour, a l'honneur d'en composer l'inscription :
JUSTITIÆ SACRUM
CONSCRIPTOS APPELLO PATRES, PRAVOSQUE REPELLO
SIC PLACUIT PROAVIS, SIC JUBET ALMA THEMIS
JOHANNE BAPTISTA CHRESTIENNOT LOTHARINGIO
FUSORE ANNO DOMINI MDCCLXVI.
DILECTISSIMO PRINCIPE LUDOVICO XV REGNANTE
Avec le métal restant, on décide de fondre dans la foulée trois cloches d'horloge (pour l'heure, les demies et les quarts). C'est la dernière seule qui nous est parvenu, aujourd'hui classée Monument historique. Les inscriptions de chacune sont du même Barthès :
UTILITATI ET DECORI PUBLICO
TEMPORA DISTRIBUO PATRIBUS, POPULIQUE VICISSIM
JONE BAPA CHRESTIENNOT FUSORE ANNO 1766.
DUM MOMENTA SOROR DISPONIT METIOR HORAS
JONE BAPA CHRESTIENNOT FUSORE ANNO 1766.
+ VITA FUGIT MOMENTA VOLANT HÆC NUNTIO CUNCTIS
JONE BAPA CHRESTIENNOT FUSORE ANNO 1766.
Une autre cloche civile, dont l'inscription relate l'histoire de son temps. Le décor de sa robe reproduit en outre les trois fleurs de lys des armes du roi de France. Cloche de l'ancien moulin, elle servait pour la fête des meuniers et comme tocsin.
☞ JAY ETE REFONDUE APRES LISSENDIE DU 7 MAY 1814 • DU REGNE DE LOUIS XVIII •
☞ LAN DE JESU CHRIST 1815 •
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