Abbaye Saint-Pierre de Moissac (82) : détail du tympan

« Les dimanches et les jours de fête, j'ai souvent entendu dans le grand bois, à travers les arbres, les sons de la cloche lointaine qui appelait au temple l'homme des champs. Appuyé contre le tronc d'un ormeau, j'écoutais en silence le pieux murmure. Chaque frémissement de l'airain portait à mon âme naïve l'innocence des mœurs champêtres, le calme de la solitude, le charme de la religion, et la délectable mélancolie des souvenirs de ma première enfance. Oh ! quel cœur si mal fait n'a tressailli au bruit des cloches de son lieu natal, de ces cloches qui frémirent de joie sur son berceau, qui annoncèrent son avènement à la vie, qui marquèrent le premier battement de son cœur, qui publièrent dans tous les lieux d'alentours la sainte allégresse de son père, les douleurs et les joies encore plus ineffables de sa mère ! Tout se trouve dans les rêveries enchantées où nous plonge le bruit de la cloche natale : religion, famille, patrie, et le berceau et la tombe, et le passé et l'avenir. »

François René de Chateaubriand

« Au sein des feux ardents je prends toujours naissance. À Rome on me baptisa et je n'ai pas la foi. Quand on ne me bat plus, je garde le silence. Mais, hélas ! Sans me pendre, on ne fait rien de moi. Qui suis-je ? »

Enigme de Bridel

Coulée de cloches Paccard sur le parvis de la future église de Port-Leucate (11), Pâques 2008

Le « signe » des cloches

Puisque la circonstance* qui nous rassemble est la bénédiction d'une nouvelle cloche pour notre cathédrale**, il me paraît spécialement indiqué de méditer avec vous sur le sens que la cloche, les cloches plutôt, peuvent avoir dans notre vie et dans notre foi. Je retiens spécialement trois significations. Les cloches sont un signe :
- de justice et de liberté ;
- de paix et de réconciliation ;
- de rassemblement et de prière.

Notre-Dame à Villefranche-de-Lauragais (31) : clocher de 1271, en 2003Les cloches sont d'abord un signe de justice et de liberté

L'histoire de notre cathédrale comporte au moins deux circonstances tragiques où ses cloches ont cessé de sonner, comme si la voix même de l'église-mère du diocèse s'était éteinte avec elles.

D'abord pendant la Révolution française : lorsque, obéissant aux injonctions de l'Assemblée nationale, les autorités municipales ordonnèrent que cessent les sonneries qui, annonçant les offices, rythmaient jusque-là quotidiennement la vie des Strasbourgeois. Les chroniqueurs nous rapportent que cette mesure fut douloureusement ressentie par toute la population. Au-delà de la chape de silence qui s'abattait ainsi sur la cité, c'était le signe qu'une liberté essentielle était enlevée : celle d'exprimer sa foi à travers une prière publique. Or cela fut vécu comme une grave injustice. A l'inverse à la fin de la Révolution, le retour des cloches fut accueilli avec des transports de joie. Le peuple avait la vive conscience que, bien plus encore que celui des sonneries elles-mêmes, c'était le retour à la liberté du culte, qu'il acclamait.

Un siècle et demi plus tard, une même interdiction des sonneries fut imposée injustement par un autre régime, bien plus barbare puisqu'il s'agissait du régime nazi. Nous avons commémoré, il y a peu, ici même, le soixantième anniversaire du retour au culte de notre cathédrale après la fermeture imposée par l'occupant. En présence du cardinal Lehmann, président de la Conférence épiscopale allemande, et du vicaire général représentant Monseigneur l'archevêque de Fribourg, nous avons rappelé ces heures sombres où les cloches se taisaient parce que leur sonnerie aurait rappelé la transcendance de Dieu et la liberté de l'homme à une idéologie qui prétendait aliéner l'une et l'autre.

A la Libération, c'est tout naturellement que la grande sonnerie de toutes les cloches de la cathédrale annonça la nouvelle à la population, en même temps qu'elle invitait pour sa part à fêter la liberté retrouvée.

Mais les cloches sont aussi signe de paix et de réconciliation

Vous le savez, cette cathédrale est un signe éminent de la réconciliation entre nos deux peuples, français et allemand. Ayant appartenu successivement à l'un et à l'autre, elle n'a en tout cas jamais parlé elle-même un autre langage que celui de ses cloches, et celui-là restait compréhensible pour les Français comme pour les Allemands ! Les cloches tiennent en effet un langage universel, et n'ont besoin d'aucune traduction pour les nouvelles qu'elles annoncent ou les sentiments qu'elles expriment.

Il y a une trentaine d'années, exactement en 1973, à l'occasion du 700e anniversaire de la consécration de la nef, le diocèse de Fribourg voulut offrir à notre cathédrale une cloche qui exprimait la réconciliation. Aujourd'hui, le geste se répète à travers cette nouvelle cloche consacrée au Christ, Prince de la paix. Le prophète Isaïe, celui-là même qui désignait le Messie comme « le Prince de la paix », annonçait le temps où les lames des épées seraient transformées en socs de charrue. Nos deux pays ont connu simultanément ces moments terribles où les cloches de nos villages étaient fondues pour être transformées en canons. Aujourd'hui, le bronze a retrouvé sa dimension pacifique, et la fonderie de Karlsruhe a mis tout son talent pour que le métal brut soit transformé en une cloche élégante, dont la voix ne cessera pas d'annoncer la paix entre nos deux peuples.

Contemplant le vitrail de la Vierge de Strasbourg offert par le Conseil de l'Europe, méditant sans cesse les paroles de Jean-Paul II qui, au terme de sa visite en Alsace, confiait à notre église locale le soin de prier pour la construction de l'Europe, nous comptons sur la sonnerie de notre nouvelle cloche pour nous rappeler la nécessité de cette prière en faveur de la réconciliation de nos peuples et de la paix entre tous les hommes.

Les cloches sont par-dessus tout signe de rassemblement et de prière

Hôtel-Dieu de Toulouse, 1610La cloche qui va étre bénie dans quelques instants aura la fonction précise d'appeler les fidèles à la prière. Placée sans doute dans la tour de Klotz, elle rejoindra celle qui y a été installée, il y a une quinzaine d'années, et qui signale en particulier les messes quotidiennes du matin et du soir.

Il est important de relever que les cloches sont entendues indistinctement par ceux qui, ayant prévu de venir à l'office, se hâtent vers la cathédrale, et par ceux qui ne font que passer à ce moment-là dans les rues adjacentes. Combien, alors, Strasbourgeois ou touristes, dressent l'oreille, interrompent leur marche et lèvent les yeux ! Pour eux, les cloches sont alors le signe que la prière a toujours sa place dans la cité. Au milieu de leurs occupations, alors qu'ils se rendent à leur travail ou qu'ils en reviennent, ils savent qu'une veille et une fidélité continuent d'étre assurées au cœur de la ville. Peut-être même auront-ils un jour l'envie d'entrer dans la cathédrale pour s'y joindre à la prière des fidèles présents... Et peut-être qu'alors des touristes se transformeront en pèlerins ? Les cloches auront alors parfaitement accompli leur mission d'annoncer la prière et de rassembler les croyants, ceux qui sont proches de l'église, mais aussi, de temps à autre du moins, ceux qui s'en sont, peut-être pour un temps, quelque peu éloignés.

Cathédrale de Cracovie en PologneVoilà pourquoi la bénédiction de cette cloche, à laquelle nous allons maintenant procéder, n'est pas à nos yeux un acte anodin. Les cloches sont de toute manière une expression de notre liberté ; mais elles sont aussi de surcroît, pour nous, à la fois un signe de réconciliation et un appel à la prière. Une fois bénie, notre cloche entamera une mission qui, nous l'espérons bien, durera plusieurs siècles. Qu'ils ne reviennent donc jamais, les temps où cette nouvelle venue nous serait confisquée, ou bien se trouverait réduite au silence !

Qu'elle dure longtemps, au contraire, dans notre cathédrale, au cœur d'une Europe établie dans la paix, la prière des chrétiens qui se rassembleront en ce lieu béni, à l'appel de ses cloches ! Amen !

Mgr Joseph Doré
Archevêque de Strasbourg

(*) Homélie publiée dans le bulletin diocésain de Strasbourg de septembre 2005.

(**) Bénie le 10 juin 2005, la douzième cloche de la cathédrale (304kg pour un diamètre à la base de 727mm) a été coulée le 25 septembre 2004 sur le Markplatz de Karlsruhe par la fonderie Bachert, pour nous être donnée en cadeau, en signe de paix et d'amitié, par la Ville de Karlsruhe, et par les Eglises catholiques et protestantes de la région de Karlsruhe.