Abbaye Saint-Pierre de Moissac (82) : détail du tympan

« Les dimanches et les jours de fête, j'ai souvent entendu dans le grand bois, à travers les arbres, les sons de la cloche lointaine qui appelait au temple l'homme des champs. Appuyé contre le tronc d'un ormeau, j'écoutais en silence le pieux murmure. Chaque frémissement de l'airain portait à mon âme naïve l'innocence des mœurs champêtres, le calme de la solitude, le charme de la religion, et la délectable mélancolie des souvenirs de ma première enfance. Oh ! quel cœur si mal fait n'a tressailli au bruit des cloches de son lieu natal, de ces cloches qui frémirent de joie sur son berceau, qui annoncèrent son avènement à la vie, qui marquèrent le premier battement de son cœur, qui publièrent dans tous les lieux d'alentours la sainte allégresse de son père, les douleurs et les joies encore plus ineffables de sa mère ! Tout se trouve dans les rêveries enchantées où nous plonge le bruit de la cloche natale : religion, famille, patrie, et le berceau et la tombe, et le passé et l'avenir. »

François René de Chateaubriand

« Au sein des feux ardents je prends toujours naissance. À Rome on me baptisa et je n'ai pas la foi. Quand on ne me bat plus, je garde le silence. Mais, hélas ! Sans me pendre, on ne fait rien de moi. Qui suis-je ? »

Enigme de Bridel

La Harpe et la Cloche

au Ier siècle avant J.-C.

Un joueur de harpe, ayant vanté publiquement son talent aux habitants de l'île d'Iasso, dans la Carie, ceux-ci lui fixèrent un jour pour se faire entendre ; mais il arriva que, pendant le temps qu'ils l'écoutaient, la cloche qui les avertissait de se rendre au marché du poisson vint à sonner ; aussitôt ils le quittèrent tous, à l'exception d'un seul qui était extrêmement sourd. Dans cette circonstance, le joueur de harpe se crut obligé de remercier très humblement cet homme de l'honneur qu'il lui faisait et de louer son goût pour la musique. Mais celui-ci venant à lui demander si la cloche avait sonné, le joueur de harpe lui répondit qu'oui, sur quoi le sourd le quitta aussitôt et s'en alla au marché du poisson.

Rapporté par Strabon, né vers -64 avant J.-C. In L'Université catholique, recueil religieux, philosophique, scientifique et littéraire - vol. 4 - E.-J. Bailly et Cie à Paris - 1837 - p. 428 - Cours sur la musique religieuse et profane - Joseph d'Ortigue, source principale des données historiques de cette page.

Coulée de cloches Paccard sur le parvis de la future église de Port-Leucate (11), Pâques 2008

Le « signe » des cloches : point de vue strasbourgeois en 2005

« Puisque la circonstance* qui nous rassemble est la bénédiction d'une nouvelle cloche pour notre cathédrale**, il me paraît spécialement indiqué de méditer avec vous sur le sens que la cloche, les cloches plutôt, peuvent avoir dans notre vie et dans notre foi. Je retiens spécialement trois significations. Les cloches sont un signe :
- de justice et de liberté ;
- de paix et de réconciliation ;
- de rassemblement et de prière.

Notre-Dame à Villefranche-de-Lauragais (31) : clocher de 1271, en 2003Les cloches sont d'abord un signe de justice et de liberté

» L'histoire de notre cathédrale comporte au moins deux circonstances tragiques où ses cloches ont cessé de sonner, comme si la voix même de l'église-mère du diocèse s'était éteinte avec elles.

» D'abord pendant la Révolution française : lorsque, obéissant aux injonctions de l'Assemblée nationale, les autorités municipales ordonnèrent que cessent les sonneries qui, annonçant les offices, rythmaient jusque-là quotidiennement la vie des Strasbourgeois. Les chroniqueurs nous rapportent que cette mesure fut douloureusement ressentie par toute la population. Au-delà de la chape de silence qui s'abattait ainsi sur la cité, c'était le signe qu'une liberté essentielle était enlevée : celle d'exprimer sa foi à travers une prière publique. Or cela fut vécu comme une grave injustice. A l'inverse à la fin de la Révolution, le retour des cloches fut accueilli avec des transports de joie. Le peuple avait la vive conscience que, bien plus encore que celui des sonneries elles-mêmes, c'était le retour à la liberté du culte, qu'il acclamait.

» Un siècle et demi plus tard, une même interdiction des sonneries fut imposée injustement par un autre régime, bien plus barbare puisqu'il s'agissait du régime nazi. Nous avons commémoré, il y a peu, ici même, le soixantième anniversaire du retour au culte de notre cathédrale après la fermeture imposée par l'occupant. En présence du cardinal Lehmann, président de la Conférence épiscopale allemande, et du vicaire général représentant Monseigneur l'archevêque de Fribourg, nous avons rappelé ces heures sombres où les cloches se taisaient parce que leur sonnerie aurait rappelé la transcendance de Dieu et la liberté de l'homme à une idéologie qui prétendait aliéner l'une et l'autre.

» A la Libération, c'est tout naturellement que la grande sonnerie de toutes les cloches de la cathédrale annonça la nouvelle à la population, en même temps qu'elle invitait pour sa part à fêter la liberté retrouvée.

Mais les cloches sont aussi signe de paix et de réconciliation

» Vous le savez, cette cathédrale est un signe éminent de la réconciliation entre nos deux peuples, français et allemand. Ayant appartenu successivement à l'un et à l'autre, elle n'a en tout cas jamais parlé elle-même un autre langage que celui de ses cloches, et celui-là restait compréhensible pour les Français comme pour les Allemands ! Les cloches tiennent en effet un langage universel, et n'ont besoin d'aucune traduction pour les nouvelles qu'elles annoncent ou les sentiments qu'elles expriment.

» Il y a une trentaine d'années, exactement en 1973, à l'occasion du 700e anniversaire de la consécration de la nef, le diocèse de Fribourg voulut offrir à notre cathédrale une cloche qui exprimait la réconciliation. Aujourd'hui, le geste se répète à travers cette nouvelle cloche consacrée au Christ, Prince de la paix. Le prophète Isaïe, celui-là même qui désignait le Messie comme « le Prince de la paix », annonçait le temps où les lames des épées seraient transformées en socs de charrue. Nos deux pays ont connu simultanément ces moments terribles où les cloches de nos villages étaient fondues pour être transformées en canons. Aujourd'hui, le bronze a retrouvé sa dimension pacifique, et la fonderie de Karlsruhe a mis tout son talent pour que le métal brut soit transformé en une cloche élégante, dont la voix ne cessera pas d'annoncer la paix entre nos deux peuples.

» Contemplant le vitrail de la Vierge de Strasbourg offert par le Conseil de l'Europe, méditant sans cesse les paroles de Jean-Paul II qui, au terme de sa visite en Alsace, confiait à notre église locale le soin de prier pour la construction de l'Europe, nous comptons sur la sonnerie de notre nouvelle cloche pour nous rappeler la nécessité de cette prière en faveur de la réconciliation de nos peuples et de la paix entre tous les hommes.

Les cloches sont par-dessus tout signe de rassemblement et de prière

Hôtel-Dieu de Toulouse, 1610» La cloche qui va étre bénie dans quelques instants aura la fonction précise d'appeler les fidèles à la prière. Placée sans doute dans la tour de Klotz, elle rejoindra celle qui y a été installée, il y a une quinzaine d'années, et qui signale en particulier les messes quotidiennes du matin et du soir.

» Il est important de relever que les cloches sont entendues indistinctement par ceux qui, ayant prévu de venir à l'office, se hâtent vers la cathédrale, et par ceux qui ne font que passer à ce moment-là dans les rues adjacentes. Combien, alors, Strasbourgeois ou touristes, dressent l'oreille, interrompent leur marche et lèvent les yeux ! Pour eux, les cloches sont alors le signe que la prière a toujours sa place dans la cité. Au milieu de leurs occupations, alors qu'ils se rendent à leur travail ou qu'ils en reviennent, ils savent qu'une veille et une fidélité continuent d'étre assurées au cœur de la ville. Peut-être même auront-ils un jour l'envie d'entrer dans la cathédrale pour s'y joindre à la prière des fidèles présents... Et peut-être qu'alors des touristes se transformeront en pèlerins ? Les cloches auront alors parfaitement accompli leur mission d'annoncer la prière et de rassembler les croyants, ceux qui sont proches de l'église, mais aussi, de temps à autre du moins, ceux qui s'en sont, peut-être pour un temps, quelque peu éloignés.

Cathédrale de Cracovie en Pologne» Voilà pourquoi la bénédiction de cette cloche, à laquelle nous allons maintenant procéder, n'est pas à nos yeux un acte anodin. Les cloches sont de toute manière une expression de notre liberté ; mais elles sont aussi de surcroît, pour nous, à la fois un signe de réconciliation et un appel à la prière. Une fois bénie, notre cloche entamera une mission qui, nous l'espérons bien, durera plusieurs siècles. Qu'ils ne reviennent donc jamais, les temps où cette nouvelle venue nous serait confisquée, ou bien se trouverait réduite au silence !

» Qu'elle dure longtemps, au contraire, dans notre cathédrale, au cœur d'une Europe établie dans la paix, la prière des chrétiens qui se rassembleront en ce lieu béni, à l'appel de ses cloches ! Amen ! »

Mgr Joseph Doré
Archevêque de Strasbourg

(*) Homélie publiée dans le bulletin diocésain de Strasbourg de septembre 2005.

(**) Bénie le 10 juin 2005, la douzième cloche de la cathédrale (304kg pour un diamètre à la base de 727mm) a été coulée le 25 septembre 2004 sur le Markplatz de Karlsruhe par la fonderie Bachert, pour nous être donnée en cadeau, en signe de paix et d'amitié, par la Ville de Karlsruhe, et par les Eglises catholiques et protestantes de la région de Karlsruhe.

Histoire et Sémantique des cloches

Dans l'Antiquité

Au moins 4000 ans avant notre ère, les asiatiques utilisent des cloches de petite taille, des plaques de métal martelées et galbées, rivetées et soudées, pour des rites religieux.
Vers -1500, apparaissent les premières cloches fondues.

Dans la Bible, le grand prêtre Aaron porte une tunique ornée de clochettes d'or. Le roi David joue d'un carillon à 4 clochettes. En hébreu le verbe po'ème (battre) a donné le mot pa’am qui signifie le battement de la cloche et le rythme du pas de la marche.

Au Ier siècle avant J.-C. : Strabon (né vers -64) témoigne de l'usage d'usage d'une cloche signalant le marché au poisson sur l'île d'Iasso, dans la Carie (actuellement Bodrum en Turquie, voir encadré).
Suétone (vers 69-vers 130) raconte qu'Auguste (Premier Empereur de -27 à 14, mort à Nola) fit mettre des sonnettes autour de la couverture du temple de Jupiter Capitolin.
Pline l'Ancien (né vers 23) rapporte qu'il y avait des cloches attachées en haut du tombeau du roi Porsenna, roi de Chiusi (province de Sienne en Italie), « qu'on entendait de fort loin quand elles étaient agitées par les vents ».
Une épigramme du poète Martial (né vers 40) rappelle qu'il y avait à Rome des cloches qui marquaient l'heure de l'ouverture des bains.

Lucien (né vers 120) rapporte que les prêtres de la déesse syrienne avaient des cloches.
Porphyre (234-vers 305) raconte que certains philosophes des Indes s'assemblaient au son d'une cloche, soit pour les heures de la prière, soit pour les heures des repas.

Moyen Age

Avec la fin des persécutions chrétiennes au sein de l'empire romain, décidée par l'empereur Constantin en 312, le IVe siècle voit l'essor de la religion chrétienne : les évangélisateurs parcourent l'empire, et les cloches d'église apparaissent, sans qu'on ait de trace formelle de cette apparition. La légende médiévale a retenu parmi eux l'évêque saint Paulin de Nole (vers 353 à Bordeaux, 431 à Nole) en Campanie, région d'Italie, affublé depuis d'une cloche dans ses représentations. Déjà Pline reconnaissait la Campanie comme une région réputée pour ses fondeurs de cloches, fameuse pour sa production de l'airain, dont la qualité sera confirmée cinq siècles plus tard par Isidore de Séville (vers 565-636).

C'est à partir de la fin du IVe siècle, avec le poète latin Rufus Festus Avienus notamment, que l'on utilise le mot nola pour désigner la cloche d'église. Les romains utilisaient tintinnabula, utilisé au Moyen Age pour désigner des cloches de petite taille ; il a donné en français tintinnabuler, toujours utilisé en 1972 par Nana Mouskouri dans la chanson Petit Garçon.

Vers 470, nous avons la première mention d'une cloche tirée à la corde, donc d'un petit clocher, vraisemblablement en bois.

Au VIe siècle, dans les règles de saint Césaire (vers 470-542), archevêque d'Arles, de saint Benoît (vers 485-vers 545) et de saint Aurélien (523-551), évêque d'Arles, les cloches employées pour les offices sont appelées signa (signum au singulier, qui a donné signe et signal en français) ; la cloche s'appelera aussi seing ou saint en français, qui donnera saintier, le fondeur de cloches. Le terme nous reste dans l'usage du tocsin, le signal d'alerte, qui signifie littéralement « toucher la cloche ». Plus rarement, la cloche est appelée index.

Saint Grégoire de Tours (vers 538-594) rapporte aussi l'usage des cloches pour les offices. On attribue au pape Sabinien (604-606) l'institution de la coutume de sonner les cloches aux heures canoniques et lors de la célébration de l’Eucharistie. Des tours de bois sont alors élevées au-dessus du transept des basiliques. En 809 et 817, les conciles d'Aix-la-Chapelle déclarent que la sonnerie des cloches est à considérer comme un acte sacré qui revient aux prêtres. Une ordonnance demande que chaque église paroissiale soit munie de deux cloches et chaque cathédrale d'au moins six cloches.

Le mot cloche, d'origine celtique cloc puis clocca en latin, a pu être introduit par des moines irlandais venus, à la suite de saint Colomban de Luxeuil (après 580), s'installer en Gaule autour du VIIe siècle, ou avoir une origine germanique. En anglais, l'« horloge avec des cloches » s'est appelée clock par métonymie, tant l'horloge et la cloche sont devenues indissociables (il reste bell, qui vient de l'anglo-saxon). En allemand, glocke.

A partir du VIIIe siècle, on utilise aussi le mot campana puis campane (en italien, en espagnol et en grec : campana), qui peut évoquer la région de Campanie, mais aussi, selon François Bernardin de Ferrare (1577-1669), un habile fondeur nommé Campus, exerçant dans cette contrée. Or ce mot existait auparavant : chez Isidore de Séville, il désigne une balance romaine, « machine propre à peser des fardeaux » ; c'est avec ce sens qu'il passe du grec au syriaque, puis à l'arabe : qabban. Certains pensent qu'il a pu être mal compris par Walafrid Strabon (vers 808-849) qui l'aurait alors appliqué aux cloches.

Bientôt les cloches sonneront

Par tant de feuilles le soleil te dit bonjour, 
Avec tant de bannières le ciel resplendit, 
Et pourtant voici les uns sous les fers 
Et les autres sous terre. 

Tais-toi, bientôt les cloches sonneront. 
Ce sol, il est à eux, il est à nous. 

Sous terre, entre leurs bras croisés 
Ils tiennent la corde de la cloche, 
Et ils attendent l’heure, 
Ils attendent de sonner la résurrection. 
Ce sol, il est à eux, il est à nous. 
Nul ne peut nous le prendre. 

Tais-toi, bientôt les cloches sonneront. 
Ce sol, il est à eux, il est à nous. 
Nul ne peut nous le prendre. 

Grécité, Yannis Ritsos, vers 1946 (traduction de Jacques Lacarrière)

Dans l'église d'Orient, on a tout d'abord utilisé des bois sacrés, ou tables de bois, instrument appelé en latin : symbolum, qu'on a longtemps employé aussi en Occident les trois derniers jours de la semaine sainte. Frappées par un marteau de bois sur les deux faces et avec virtuosité, elles ressemblent à un instrument rustique slave alors très populaire : le Jerova i Salomo.

Les orientaux commencent à utiliser les cloches en 865, lorsque le doge de Venise, Ursus Patriciacus, fait don des premières cloches à l'empereur Michel III pour l'église Sainte-Sophie de Constantinople. Une fois répandues, les cloches inspirent ainsi Michel Psellus, le précepteur de l'empereur Michel VII Doukas (1067-1078) : « Vous ne serez pas seulement charmé par les yeux et par le spectacle de toutes les choses visibles ; le carillon sacré viendra, pendant la nuit, vous plonger dans des extases divines ».

A Jérusalem, c'est Godefroy de Bouillon qui fait construire le premier clocher en 1099, après avoir pris la ville. Les premières cloches y resteront 88 ans, jusqu'à leur destruction par Saladin.

Dans les régles monastiques, d'autres termes encore qualifient une ou plusieurs cloches dans un lieu précis avec un usage précis : schilla (squilla, esquile), puis au XIIIe siècle, cymbalum (cymbales), nolula (nolule ou cloche double, 2 cloches d'horloge), campanula (campanule). De nos jours, un autre terme est utilisé pour distinguer les très grosses cloches : le bourdon (octave 2, plus de 2 tonnes). On trouve encore en 1835, trace du premier terme dans l'opéra Lucia di Lamermoor de Donizetti : « Rimbomba già la squilla in suon di morte. » (Voilà que sonne le glas.) A Toulouse, la rue de l'Esquile, du nom de l'ancien collège éponyme, perpétue en français le terme occitan désignant cette cloche en montre qui a marqué tout un quartier.

En 1396, un accord entre les chanoines de St-Sernin et les Cisterciens caduniens nous indiquent que ces derniers sonnaient pour les messes, les heures canoniales et lorsqu'un miracle survenait.

Renaissance

La prise de Constantinople le 29 mai 1543 par Mahomet II (ou Mehmet II) amène la disparition de quasiment toutes les cloches dans l'empire ottoman. L'une des raisons avancées est que « le son des cloches fait peur aux esprits qui errent dans l'air et les privent du repos dont ils jouissent ». Or le Liban est temporairement indépendant sous l’émir druze Fakhr-al-Din II (1590-1613). En 1596 ou 1597, le père Dandini, nonce du pape Clément VIII au Mont Liban, rend visite au patriarche des Maronites : « Je fus conduit au monastère de Cannubin, où je fus reçu avec de grands témoignages de joie et au son de trois cloches considérables, qui sont là par un privilège tout particulier. » Certains auteurs y voient une preuve d'un usage exceptionnel et latin (Maronites, Caloyères) des cloches en Orient.

De fait, le son des cloches, comme instrument d'appel et de rassemblement, était « propre à exciter des séditions dans le peuple » et revêtait alors une dimension politique. En 1628, Laurent Bouchel, dans sa Somme bénéficiale (rubrique Cloches), mentionne ces « troubles et séditions si ordinaires en tout l'empire d'Occident » qui ont inspiré la méfiance et la prudence des « princes d'Orient ». Il précise : « Le son des cloches est propre à merveilles pour mettre en armes un peuple mutin, à la mode qu'on les sonne, mais aussi pour effrayer les esprits doux et paisibles, et mettre les fols en furie, comme fit celui qui sonna le tocsin à Bourdeaux (sic), pour inciter davantage le peuple ; aussi fut-il pendu au battant de la cloche. » Par précaution, les autorités pouvaient faire enlever les cloches. En représailles également, Charles Quint (1519-1558) fit ainsi casser la cloche Roland de Gand qu'il laissa sonner fêlée afin qu'un « son rauque et désagréable [...] rappelle aux habitants la punition de leur révolte ». Elle sera refondue plus d'un siècle après en 1659.

Période moderne

En France, la Révolution française sera fatale, à son tour, à la quasi-totalité des cloches présentes sur le territoire de la toute jeune République, qui débordera des frontières actuelles. D'abord en 1792 pour la monnaie, puis en 1793 pour les canons, une série de lois ordonnent la confiscation du métal sacré devenu inemployé, à l'exception d'une cloche par commune ou paroisse (notre quartier actuel) à l'usage de l'horloge et du tocsin. Certaines cloches ont pu être cachées, d'autres ont été oubliées, d'autres encore ont trouvé in extremis un usage plus utile que le creuset de la fonderie. Les clochers, leurs flèches en premier lieu, fiertés catholiques, sont également visés et voués à la destruction. Les techniques de fonderie de cloche sont délaissées jusqu'en 1802, date à laquelle les nouveaux fondeurs, généralement issus de la fonte de canons, les ont oubliées.

Le XIXe siècle, à la faveur des Restaurations et des périodes de stabilité et de prospérité économique, est donc celui du renouveau des fondeurs de cloches. Ils sont en effet tout naturellement appelés à repeupler les clochers, d'abord de cloches de volée et d'horloge, puis de cloches de carillon, et ce jusqu'au milieu du XXe siècle. Mais il leur faut par eux-mêmes trouver les techniques permettant d'accorder leurs cloches sur une gamme chromatique toujours plus étendue.

Hélas l'électrification des cloches, les deux guerres mondiales, l'exode rural, l'urbanisation galopante ainsi que les changements sociétaux ont entraîné peu à peu la disparition physique puis fonctionnelle des sonneurs et carillonneurs, jetant insensiblement le voile de l'oubli sur la pratique des sonneries des cloches, du carillon, le son des cloches et donc sur les cloches elles-mêmes. Seule la région du Nord de la France, avec ses beffrois civils reconnus comme Patrimoine mondial de l'UNESCO en 1999, avec ceux de la Belgique, a connu une continuité institutionnelle et médiatique, comme en témoigne le film Bienvenue chez les Ch'tis sorti en 2008.

Napoléon Ier traverse Toulouse en 1808

Armoiries de Mgr Claude-François-Marie Primat sur une ordonnance de 1808

ORDONNANCE
DE MONSEIGNEUR
L'ARCHEVÊQUE DE TOULOUSE,
POUR L'ARRIVÉE DE L'EMPEREUR ET ROI.

CLAUDE-FRANÇOIS-MARIE PRIMAT ,
par la Miséricorde Divine et la grâce du Saint Siège
Apostolique , Archevêque de Toulouse , Narbonne , 
Auch et Albi , et Sénateur :
  Au Clergé et aux Fidèles de notre Diocèse , SALUT
et BÉNÉDICTION en NOTRE-SEIGNEUR
JESUS-CHRIST.
  Tout nous fait espérer , NOS TRÈS-CHERS FRÈRES ,
que nous aurons bientôt le bonheur de voir notre auguste
et bon Souverain ! Appelé , loin de sa Capitale , pour
être l’Arbitre d’une grande Nation ; déjà il a décidé de
son sort et calmé tous les esprits agités par tant d’inté-
rêts divers. Il n’est plus retenu par les obstacles de 
l’ambition et des rivalités , il quitte enfin les frontières
de l’Espagne , et il vient recueillir les bénédictions de
ses plus fidèles Sujets.
  Ouï , NOS TRÈS - CHERS FRÈRES ,  nous aimons
à vous l’annoncer ; Toulouse aura le bonheur de
voir dans l’enceinte de son Capitole , le Héros de la
France , cet Homme extraordinaire , qui vous rendit
vos Temples , vos Autels , vos Fêtes , vos Pasteurs ,
ce nouveau Constantin qui donna la paix à l’Église
Gallicane en arrêtant le cours de la plus cruelle per-
sécution. . . . vous le verrez ce grand Prince ; toutes
les classes des Citoyens se rangeront sur son passage ,
tous s’empresseront , au milieu des acclamations de
joie , d’admiration , de tendresse , de faire des vœux
pour la conservation de sa Personne sacrée et le succès
de ses glorieux desseins.
  Dans ces circonstances si intéressantes , NOS TRÈS-
CHERS FRÈRES , il est de notre devoir d’offrir des
prières et des supplications , ainsi que le recommande
l’Apôtre (1) ; il est également de notre ministère de 
vous prescrire l’ordre de ces Prières , que votre atta-
chement à notre Empereur et votre piété rendront plus
ferventes.

  A CES CAUSES , après en avoir conféré avec nos
vénérables Frères , les Grands-Vicaires et Chanoines

(1) Obsecro fieri orat. Tim. Ch. II, V. I.
de notre Métropole , nous avons ordonné et nous
ordonnons ce qui suit.
  1°. Pendant tout le voyage de Sa Majesté Impériale
et Royale jusqu’à son retour à Paris , les Prêtres diront
à la Messe la Collecte : Adesto , quæsumus , Do-
mine , supplicationibus nostris ; et viam famuli tui .
NAPOLEONIS , Imperatoris nostri , in salutis tuæ pros-
peritate dispone , ut inter omnes viæ et vitæ hujus
varietates , tuo semper protegatur auxilio ; Per Do-
minum , etc.
  2°. On sonnera les Cloches dans toutes les Égli-
ses des Paroisses qui se trouveront sur le passage
de Leurs Majestés Impériales et Royales : le son des
Cloches durera tout le temps que l’on présumera que
Sa Majesté l’Empereur , ou sa Majesté l’Impératrice ,
est dans les limites de la Commune.
  3°. Tous les Curés , Desservans et Vicaires des
Paroisses qui se trouveront sur le passage , se réuni-
ront aux autres Fonctionnaires publics , en habits
Sacerdotaux ; savoir , pour les Curés et les Desser-
vans , le surplis , l’étole et le bonnet carré ; pour
les Vicaires , le surplis et le bonnet carré.
  4°. Quand on aura été averti par nous ou par la
voix publique de l’arrivée de Sa Majesté l’Empereur
dans sa bonne ville de Toulouse , il sera chanté dans
notre Église Métropolitaine et dans toutes les Églises
du Diocèse , un Te Deum , en action de grâces de
cet heureux événement.
  5°. Sera notre présente Ordonnance lue et publiée
au Prône des Messes de Paroisse.

  DONNÉ à Toulouse , dans notre Palais Archiépis-
copal , sous notre Seing et le contre-Seing de notre
Secrétaire , le 14 Mai de l’an de grâce 1808.

 † C. F. M., Archevêque de Toulouse et Sénateur.


                                    Par Monseigneur :

                                 S A V Y ,  Secr. Gén.
A TOULOUSE , Chez MARIE-JOSEPH DALLES , Imprimeur de Monseigneur l’Archevêque , près la rue des Changes.